Quand l’or blanc appauvrit ses producteurs – La Nouvelle Tribune

Insuffisance d’intrants, manque de matériels adéquats et de main d’œuvre, prêts à taux prohibitif, mauvaise gestion des fonds, surendettement…à Banikoara, l’or blanc ne brille plus tellement. Au lieu d’être source de prospérité, il prolétarise ses producteurs dont certains semblent être condamnés par le cycle infernal des dettes. Enquête sur une filière proclamée prospère mais dont les acteurs vivent entre précarité et endettement.

  Le coton représente 40% des entrées de devises, 12 à 13% du Produit intérieur brut (PIB) du Bénin, environ 60% du tissu industriel national. Il assure un revenu à plus d’un tiers de la population renseignent certaines sources proches du ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Pêche. Située à 695 kilomètres de Cotonou, la capitale économique du Bénin, la commune de Banikoara, dans le département de l’Alibori, contribue fortement à une production cotonnière record. Founougo, un de ses arrondissements est le poumon de cette production qui la hisse à la première place au plan national, avec un cumul de 119.148,065 tonnes de coton pour les trois dernières campagnes cotonnières. Cette production record participe-t-elle à l’épanouissement des producteurs de la commune? La réponse est non. Mais à défaut de palliatif, ces derniers continuent de s’adonner à la culture du coton, en attendant un sauveur. 

Routes impraticables,  manque d’électricité, d’eau potable et d’infrastructures sociocommunautaires dans plusieurs localités. Tel est le visage que présente la commune de Banikoara, ce lundi 07 décembre 2020. Un véritable contraste avec sa position de première productrice de coton au Bénin. Englués dans la précarité et le dénuement le plus total, certains paysans producteurs de coton se retrouvent surendettés, après chaque campagne. Ce qui n’empêche que les productions de ces trois dernières années confortent la commune dans sa position de leader. Elle a enregistré 142.704,620 tonnes pour la campagne cotonnière 2017-2018, 162.786,115 tonnes pour 2018-2019, puis 174.187,370 tonnes pour celle en cours. 

« Le coton n’est plus rentable… »

« Le coton ne nous permet plus de régler nos problèmes, ça fait plus de vingt ans que je suis dedans », a déclaré  Bio Guerra Orou Béri, 44 ans, producteur de coton à Karagoukourou, une localité de l’arrondissement de Goumori, le deuxième plus gros producteur de coton de la commune derrière Founougo. Un avis que ne partage pas S. G. N, un gros producteur de coton rencontré dans l’arrondissement de Founougo. Au cours de ces trois dernières campagnes cotonnières, ses productions sont respectivement de 29.680, 30.600 et 35.080 tonnes de coton. Selon lui, la filière est mieux organisée que par le passé, car les agents d’encadrement font correctement leur travail par rapport à la mise en place des intrants phytosanitaires.

« Il y a beaucoup plus de rigueur dans le suivi des producteurs », note-t-il. « Le coton ne nourrit plus son homme », soutient Bio Guerra Orou Béri. Ce dernier laisse entendre que le coton n’est plus rentable. Un autre producteur du nom de Tokodouro Djobo dans le même arrondissement, du haut de ses quinze années dans la filière, va le désavouer. Il trouve que tout est une question d’organisation du producteur. Du moment où la production cotonnière lui permet de subvenir à ses besoins et ceux de sa famille, il se dit très heureux. Il sera rejoint par Bani Mamoudou, la soixantaine et producteur de coton de Founougo qui salue la rigueur qui caractérise la gestion de la filière coton actuellement.

Même s’il bémolise pour admettre les difficultés liées au financement de la production cotonnière. Quant à Saka Yérima T. Marc,  secrétaire de la coopérative villageoise des producteurs de coton de Gbassa 1, une coopérative de plus de 700 producteurs, il confie que la production du coton n’est plus rentable. Les recettes de la vente, selon lui, ne permettent plus de couvrir toutes les charges. Ce qui implique un bonheur mitigé des producteurs, contraignant certains à se retrouver dans le dénuement total après avoir vendu leur production. Dans le meilleur des cas, d’autres ont juste de quoi nourrir leur famille pour quelques jours. Il a indiqué que sa coopérative a produit pour le compte de la campagne en cours 4 200 tonnes de coton pour une emblavure de 3 200 hectares, l’année dernière, c’était 3 953 tonnes pour 2 972 hectares, mais avec ça des membres de sa coopérative sont avec des impayés. 

Les difficultés de la production cotonnière

Le financement est la grosse difficulté à laquelle, les producteurs de coton sont confrontés, a indiqué S. G. N. Et à Saka Yérima T. Marc d’ajouter qu’il n’existe pas de financement pour la récolte du coton, or cette phase nécessite beaucoup de moyens financiers. « J’ai aujourd’hui 44 ans et les producteurs de coton de Banikoara continuent d’utiliser du matériel rudimentaire et précaire comme, quand j’avais 14 ans et  je commençais à faire le coton », s’est désolé Saka Yérima T. Marc. Il n’a pas occulté le manque de matériels de travail adaptés pour la culture du coton et surtout le prix d’achat du coton par l’Etat, qui selon lui, est largement en deçà des souffrances endurées par le producteur. Tandis que BagoudouIgari S., un élu local et producteur également, évoque l’insuffisance par moments des intrants phytosanitaires et le manque de main d’œuvre pour la récolte. 

« Un véritable cercle infernal » 

S’il y a une réalité qui crève l’œil dans la production cotonnière dans la commune de Banikoara, c’est le surendettement des producteurs de coton. La situation est observée également au niveau de la quasi-totalité des grandes communes productrices du coton. Le bradage des intrants, l’usure et des prêts à taux prohibitifs sont à la base du surendettement des producteurs de coton, a indiqué BagoudouIgari S., un élu local. « En effet, le producteur qui a une emblavure de 2 hectares par exemple, au lieu de prendre les 8 sacs d’engrais nécessaires, prend 20 sacs à 12 000 F CFa et va céder les 12 sacs voire les 20 à 6 000 F le sac, pour régler des soucis de subsistance. Le plus grave est qu’au moment où il a besoin de l’engrais pour traiter son champ de coton, il est obligé d’aller acheter le sac d’engrais à crédit à 24 000 F, soit le double du prix », détaille BagoudouIgari S.

L’élu local explique qu’il y a également les prêts que beaucoup de producteurs contractent au niveau des structures de microfinance et surtout chez des personnes fortunées à des taux très élevés, en mettant en hypothèque leur production cotonnière. Ce qui fait qu’après la vente du coton, ils sont très nombreux, ces cotonculteurs qui s’en sortent avec des miettes malgré leurs productions record. « J’ai vendu deux camions de coton la campagne dernière soit environ 50 tonnes, mais quand toutes mes dettes ont été prélevées, je me suis retrouvé avec 32500 F cfa » témoigne Mamadou Bio, producteur à Goumori. Ils  sont obligés de recourir encore à des prêts. « Un véritable cercle infernal », a expliqué F. S. un ancien agent du Carder. Il admet tout de même que la culture du coton n’est plus pour autant rentable pour les producteurs. 

La mauvaise gestion indexée

Dans la gestion des fonds coton par les coopératives villageoises de producteurs, des cas de mauvaise gestion sont très souvent enregistrés dans le rang des responsables des coopératives, renseigne un producteur de l’arrondissement de Goumori. Une information confirmée par une source proche de la police républicaine de la commune de Banikoara, qui a indiqué que pour la dernière campagne cotonnière, plusieurs dizaines de personnes sont déposées à la prison civile de Kandi, pour mauvaise gestion des fonds coton ou pour détournement des intrants phytosanitaires. A cela s’ajoute la situation des impayés qui est difficile à recouvrer. Ce qui a d’ailleurs conduit l’Association interprofessionnelle du coton (AIC) a signé un partenariat avec la Police républicaine le 17 juillet 2020, pour procéder à des recouvrements forcés, a confié O. S. responsable d’une coopérative de Gbassa 1. 

Les structures de microfinance débordées

Les structures de microfinance ou bancaires ploient sous le poids des dettes estimées à plusieurs dizaines de millions de francs. Toujours à la recherche de l’argent pour assurer leurs activités, les producteurs ont recours à elles pour faire des prêts. « Pour cette année seule, au niveau de notre seule structure, il y a 75 millions de prêts que nous n’avons pas encore recouvrés pour le compte de la campagne écoulée », a confié un chargé de prêts dans une structure de microfinance. « Toutes les structures installées sur le territoire de Banikoara et même en dehors, font face à la même situation, qu’il s’agisse de la Clcam, du Padme, Sian’son Ong et autres », a-t-il poursuivi. Il regrette que la situation n’ait pas changé depuis plusieurs mois. Toutefois, il continue d’espérer un changement. 

Pour que l’or blanc soit toujours or !

Le coton n’offrant plus tellement des garanties de rentabilité, certains producteurs préconisent un changement de cap. S. G. N recommande aux producteurs de s’adonner à d’autres spéculations notamment les cultures de contre saison. De même, l’installation des usines de transformation du coton brut en produits finis dans les grands bassins cotonniers doit être envisagée par l’Etat central. Même son de cloche du côté de BagoudouIgari S. Il pense que ceux qui transforment le coton, gagnent plus que le producteur qui souffre beaucoup dans le champ. 

Pendant ce temps, Tokodouro Djobo souhaite que l’Etat trouve une véritable solution à la question du financement de la production cotonnière. Saka Yérima T. Marc pense qu’il est important de revoir le prix d’achat du coton à la hausse afin de permettre au coton de nourrir son homme. Sinon dans le contexte actuel et tel que la filière est gérée, le coton va continuer par enrichir les riches et appauvrir les pauvres producteurs, a conclu S. G. N. 

Par Max CODJO Partenariat OSIWA-LNT 

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Date de publication : 2020-12-15 09:00:00