Natacha Valla: “Nos étudiants se mobilisent pour la planète”

L’École du management et de l’innovation (EMI) de Sciences Po a pour mission de “former les acteurs économiques de demain, capables par leur créativité et leur vision entrepreneuriale de transformer l’entreprise et de repenser son rôle dans la société”. Que dire de la mobilisation de vos étudiants sur les sujets de de transition écologique et sociale?

L’Ecole du management et de l’innovation de Sciences Po est jeune mais déjà solidement établie. Elle a été fondée sur une promesse, celle de mettre les questions de soutenabilité et de croissance inclusive en son cœur. Plus que jamais, ces promesses me sont chères car non seulement font-elles écho à des nécessités impérieuses, mais la soutenabilité et l’inclusion résument parfaitement la préoccupation passionnée de cette toute jeune population qui hier encore adolescente, arrivera dans une poignée d’années sur le marché du travail. Je crois pouvoir dire que nos 1.300 étudiants sont véritablement mobilisés pour protéger notre planète; ils cherchent à s’engager concrètement pour rendre le monde plus durable, à la fois écologiquement et socialement.

Qu’est-ce que ça implique en termes d’orientation des programmes pédagogiques, des outils à mettre en place?

Je crois avec ferveur aux vertus atemporelles et à la valeur ajoutée de la créativité et de l’innovation. Avec les équipes, nous avons à cœur de faire de l’Ecole à la fois la caisse de résonance de l’innovation et de la créativité, et d’en faire un lieu d’effervescence en “données et digital”. C’est un levier puissant pour changer les rouages de nos appareils productifs, améliorer notre efficacité énergétique, trouver de nouvelles solutions pour que ce qui est parfois présenté comme un choix, un compromis à faire entre la croissance et le bien-être d’une part, et la soutenabilité d’autre part, devienne une synergie.

Au-delà de cet accent mis sur l’innovation et le digital, nos étudiants explorent dans un curriculum qui est commun à l’ensemble de nos neuf masters [finance et stratégie, management international et soutenabilité, communication, nouveaux médias, industries créatives, innovation et transformation numérique, marketing et société, ressources humaines, nouveau luxe et art de vivre] des thèmes intrinsèquement liés à la soutenabilité, allant de l’économie positive, la finance inclusive ou encore la gouvernance et la “raison d’être” d’entreprise. Les cours de l’Ecole sont enseignés à la fois par le corps professoral permanent de Sciences Po et toute sa puissance intellectuelle et analytique en sciences sociales, et par des leaders du monde des affaires (avocats, consultants, économistes, PDG de grandes entreprises, fondateurs de think tanks, entre autres) – près de 600 enseignants sont ainsi à l’œuvre. Les cours communs sont divisés en trois grandes catégories: la transformation d’entreprise, management et numérisation et entreprise responsable. Un panaché unique.

A l’heure de la ”Relance verte”, Bruno Le Maire a récemment dit “l’écologie est une chance pour l’économie française”. Cela implique de nombreuses transformations, au sein des entreprises, des institutions et à tous les niveaux de la société. L’exemple de la “Mok Cop26” actuellement montre que les jeunes s’emparent concrètement, massivement et internationalement du sujet, notamment. Comment ressentez-vous cette bascule, les prises de positions de vos étudiants sur ce sujet de relance verte? Et quels sont leurs questionnements par rapport à ces sujets?

L’écologie n’est pas seulement une chance pour l’économie française: c’est une opportunité européenne et mondiale! Les COPs sont un compas depuis plusieurs années. Et le “Green Deal” proposé en décembre 2019 par l’Europe d’Ursula von der Leyen est un cadeau pour une institution comme la nôtre. Elle donne une lisibilité et une réflexion articulée sur ce sujet. Son objectif à long-terme, celui de la neutralité carbone à l’horizon 2050, est explicite. Cette approche est carrée, elle nous aide à identifier les parties prenantes. Elle donne des pistes concrètes dans les secteurs de l’énergie, de l’industrie, de l’agriculture, des transports, du digital: autant de domaines d’activité futurs de nos étudiants, qui s’orientent majoritairement vers le secteur privé.

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Concrètement quelles sont les questions qui se posent au niveau de leur formation, si tout change? Quels sont les programmes, les partenariats à développer avec les futurs employeurs de cette génération pour que les attentes se rencontrent?

Pour dessiner les programmes et les partenariats les plus adaptés, je crois qu’il faut faire acte de réalisme et ancrer la réflexion et les formations dans le jeu de contraintes économiques, comptables et financières du monde de l’entreprise, de la start-up aux grands groupes mondiaux. Comprendre ces contraintes, c’est mettre toutes les chances de notre côté pour que la transition ait bien lieu sans rupture chaotique, pour le bénéfice de tous.

Prenez le domaine de la finance: le fonds européen créé pour financer la relance et ses contenus en croissance verte a été baptisé “fonds pour la prochaine génération” de l’Union Européenne (NextGenEU). Cela n’est pas un hasard. En finance, des pans entiers d’activité ouvrent des perspectives à nos étudiants qui, à l’école, acquièrent les compétences de la finance à impact, des instruments de financement vert, du rôle des critères ESG pour le bilan des entreprises et des banques: autant d’outils très concrets dont il nous revient de les équiper. Mais prenez aussi d’autres métiers, comme le marketing: nous proposons un master “marketing et société” qui, dans son intitulé même, annonce l’angle réflexif que nous assumons d’aller au-delà du consumérisme. Il en va de même de nos masters en stratégie ou en management international. Encore un fois, l’EMI, au sein de Sciences Po, est un lieu prospectif qui doit permettre d’articuler des compétences concrètes avec les nécessités de la “tragédie des horizons” énoncée par le banquier central Mark Carney.

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On parle d’avenir du travail et de création massive d’emploi sur les sujets verts. Comment leur donner les bonnes armes finalement?

Si la prochaine étape est bien de faire rentrer la soutenabilité dans tous les rouages de l’entreprise et de la finance pour enfin déjouer pour de bon la tentation du “green washing”, alors nous devons à nos étudiants, de trouver les bons partenaires pour travailler concrètement sur les sujets essentiels que sont la comptabilité extra-financière des entreprises, et l’évaluation de l’impact. Deux axes que nous souhaitons renforcer: c’est un appel à partenariat, pour les entreprises, les think-tanks, et nos pairs.

En tant que nouvelle Doyenne de Sciences Po/l’EMI, sentez-vous cette concurrence entre les écoles, les universités sur les sujets verts? Dans ce contexte quelles sont les leviers pour émerger, augmenter sa crédibilité? Et Sciences po en particulier, qu’est-ce qui est mis en place?

Pour nous, à l’Ecole, la concrétude de l’urgence climatique et environnementale dicte de façon très granulaire la façon dont nous concevons ce que nous souhaitons apporter à nos étudiants. Et cela est plus subtile qu’il n’y paraît! Les étudiants – et leurs futurs employeurs – pourraient être tentés de dire: “Les positionnements des grandes écoles sur le thème de la soutenabilité sont aujourd’hui pléthore, qu’y a-t-il d’original, de différenciant?”. C’est là toute la spécificité de notre approche: à l’EMI de Sciences Po, les étudiants ne trouveront pas d’activisme ad hoc. Ils n’apprendront pas à lancer des slogans militants et approximatifs. Ils travailleront dur pour atteindre deux objectifs: d’une part acquérir une compétence scientifique, objective, qui leur est proposée à travers l’offre académique et celle, pratique, des enseignements prodigués par des professionnels aguerris. Les questions de soutenabilité et d’inclusion sont infusées dans le programme, elles ne sont pas ségrégées et scandées.

Le second objectif que nous nous fixons pour les étudiants est le discernement, en particulier pour ces questions qui passionnent. Nous voulons qu’ils puissent concevoir des arguments et non asséner des idées préconçues. Qu’ils puissent déchiffrer la vérité, mettre les problèmes en perspective grâce aux outils des sciences sociales, de la philosophie. J’aime beaucoup le concept intraduisible de “Mündigkeit” (la maturité si on reste sur une traduction littérale), développé par le philosophe allemand Jürgen Habermas, également grand défenseur d’une Europe viable pour les citoyens dans le long-terme. Et nous croyons profondément qu’une communauté appelée “Ecole de Management et d’Innovation”, placée au sein de Sciences Po et de son parcours unique en sciences sociales, est absolument unique dans ce pays, sinon au monde.

 

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Date de publication : 2020-12-04 07:30:00