L’innovation, ou le reflet de nos intentions

Voilà un terme qu’il aurait fallu inventer s’il n’existait pas. Ce fourre-tout détient à lui seul le pouvoir du consensus et l’inconsistance des évidences. Il en conforte beaucoup et exonère de l’impérieuse quête du sens. Car qui serait contre l’innovation ? Quel est celui qui oserait se lever contre ce nouveau parangon de l’ère moderne post-covidienne ?

Et pourtant, si le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions, il se pourrait que les routes du paradis soient jonchées d’obstacles « innovants ». Des écueils qui permettent à une minorité de se complaire dans des galas et webinaires autour de l’innovation comme thématique mondaine, mais aux antipodes de la réalité et de ses contingences.

Car si l’on espère répondre aux enjeux économiques et sociaux, au Maroc ou ailleurs, en invoquant la sacro-sainte innovation, il faudrait au moins s’accorder sur le sens et les aspects qu’on lui prête.

Un concept empreint d’idéologie

Paraît-il que nous devons nous « réinventer » pour une plus grande « résilience » dans un contexte « mouvant » qui exige de nous tous une capacité « d’adaptation » face aux« risques grandissants » d’un « monde globalisé ». Une symphonie angoissante et familière en ces temps de crise pandémique qui sonne comme un appel au fatalisme et un ordre de mise au pas de l’espèce humaine. Autant de formules marketing imposées à l’imaginaire de chacun et que l’on pourrait traduire par le passage en force d’un néolibéralisme triomphant. Une idéologie qui prône l’instabilité sous couvert d’innovation. Une innovation étendard du progrès, aux contours volontairement flous, mais comme outil puissant d’apologie de la précarité permanente. Une vision du monde anxiogène et ubérisante.

À l’image de la révolution industrielle qui a servi de cheval de bataille du capitalisme au XIXe siècle, la doctrine néolibérale accapare la « révolution numérique » et donne aujourd’hui le rythme de l’économie mondiale. Elle s’appuie sur un discours propre et un modèle définitivement affranchi de considérations sociales et territoriales. Un modèle où le big data scrute nos vies et remodèle nos sociétés au gré des caprices d’un capitalisme de surveillance aux pleins pouvoirs. La start-up nation est même devenue un programme politique pour certains, avant que le principe de réalité ne se manifeste vêtu d’un célèbre et désormais historique gilet jaune.

De leur côté, fidèles au diktat des marchés financiers, les conglomérats industriels conçoivent leurs innovations entre cynisme et court-termisme. Une science sans conscience qui enterre définitivement le mythe du progrès technique comme condition du développement humain.

En toute chose, c’est la fin qui est essentielle, nous dit Aristote. L’innovation à nobles desseins est heureusement possible et souhaitable, et doit participer d’une politique du savoir et de l’équité.

Des formes et des usages

Réhabilitons le caractère honorable de l’innovation et postulons que la vision de nos dirigeants s’oriente vers une prospérité partagée, vers la promotion de technologies au service de l’humain, dans une logique économique responsable et durable. Éliminons alors l’innovation « de parure » et accordons le crédit de la bonne foi à tous ceux qui implorent les astres du progrès innovant. Puis distinguons deux catégories sous la perspective macro-économique: l’innovation de contrainte et l’innovation de confort.

La première catégorie renvoie à une approche pragmatique et fonctionnelle. Elle s’inscrit dans une volonté de raccourcir la courbe du développement en éliminant par la technologie ou la technique les éléments contraignants.Une démarche qui favoriserait l’émergence de facteurs clés de compétitivité à l’international, seul critère d’une cruelle économie mondiale, ou un renforcement des capacités productives d’un pays. Ce procédé innovant ou cette invention pourrait également être une solution digitale à la disposition de l’État afin de déployer ses services en ligne, ou mieux outiller l’école publique. Les bienfaits seraient alors clairement palpables dans un contexte hostile, mais aux attentes fortes des populations.

À l’inverse, l’innovation de confort ne répond pas à une contrainte qu’il s’agirait de surmonter, mais propose un supplément d’âme à une fonctionnalité ou technologie donnée. Loin de la base de la pyramide de Maslow, elle entend offrir un élément de confort souvent superficiel pour le plaisir d’une société marchande, creusant ainsi le fossé des inégalités matérielles. Elle répond à une logique de rentabilité, parfois au détriment de la santé et du bien-être du consommateur. Le qualificatif de confort convenant davantage au promoteur de l’innovation qu’à l’utilisateur final.

Qu’elle soit motivée par la contrainte ou le confort, l’innovation implique des prérequis et des intervenants qui lui donneront vie. Et bien que l’intérêt soit réel, l’innovation ne se décrète pas.

Des préalables majeurs

Forte est la tentation de penser que lorsque la R&D est accessoire et l’enseignement public délaissé, il serait plus utile de s’atteler à rattraper le retard sur les fondamentaux universels et intemporels, et non de brandir une confuse innovation si loin des enjeux et des moyens. Mais après tout, dans un monde SaaS et digital, toutes les audaces sont permises. Les succès en revanche eux restent discrets.

Alors quelles exigences s’imposent pour que l’innovation soit enfin une réalité providentielle et plus seulement une bonne conscience médiatique?

Une politique d’innovation consiste à instituer le cadre favorable à la recherche et développement pour une application pratique future sur le terrain économique et social. Un tel programme implique un financement de la recherche et un investissement dans les entreprises aux concepts innovants. Tout cela dans un environnement propice à la créativité et à l’émergence d’idées. Il s’agit donc bien de moyens à mettre en œuvre et de budgets à mobiliser et à allouer efficacement. Par ailleurs, la notion d’innovation ne peut être décorrélée d’un contexte plus large de complémentarité des différentes composantes de l’action publique. Au premier rang desquels figurent l’éducation et l’enseignement. Vaste sujet quand on constate avec regret la dégradation du système scolaire public marocain au profit d’un secteur privé illégitime et affamé. Une sélection naturelle qui condamne une majorité pauvre au sous-développement et promet une reproduction sociale programmée à une minorité insolente. Entre les deux, un groupe hétéroclite qui lutte contre le déclassement.

La réussite par la méthode

Ces prérequis sont la garantie de résultats probants et durables. Et les indicateurs ne trompent pas. Le National Innovation Center de Malaisie, sous la tutelle du Premier ministre, est un modèle d’excellence. Ce centre a décliné une vision qui regroupe plusieurs volets : culture et économie de la connaissance, partenariats entre les universités et le secteur privé, études de marchés et accompagnement à la commercialisation. L’impact social et environnemental est un critère majeur dans la sélection des projets. Le résultat est éloquent : un PIB équivalent à celui de tous les pays du Maghreb réunis, pour une population de 32 millions d’habitants, et une 35e place au classement de l’indice mondial de l’innovation (Maroc : 75e ; Algérie : 121e ; Tunisie : 65e).

L’exemple de la France, comparaison fâcheuse en ces temps d’errements politiques et identitaires, est somme toute instructif. Toutes proportions et prétentions gardées, il est intéressant de constater une fois de plus la manière dont une problématique se traduit en actions. La France a récemment créé son Conseil de l’Innovation, instance politique en charge de promouvoir la recherche industrielle et technologique et d’octroyer les moyens nécessaires pour une économie compétitive et à forte valeur ajoutée. Le fonds dédié a été doté de 10 milliards d’euros répartis sur plusieurs exercices. Ce Conseil a établi les priorités et les axes d’accompagnement avec des objectifs de résultats par secteur. La gouvernance est portée par le ministre de l’Économie et des finances et la ministre de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation. Les autres ministères concernés siègent au Conseil pour une meilleure coordination des prérogatives. Simple et précis.

Le prix du sérieux

Malgré l’absence d’un cadre réel et dédié à l’innovation, il faut reconnaître le travail d’organismes tels que l’agence Maroc PME et la Caisse centrale de garantie (devenue Banque publique de l’entreprise) qui portent à elles seules et à bout de bras l’ensemble des sujets : financements, programmes liés à l’innovation, accompagnements des porteurs d’idées et des entrepreneurs les plus fragiles. Également l’OMPIC qui mène un travail de sensibilisation et de pédagogie et qui facilite grandement les procédures de protection de la propriété industrielle et commerciale. Autant de raisons d’espérer qui devraient inspirer les autres parties prenantes adeptes de l’immobilisme.

Mais si l’on souhaite éviter que l’innovation rejoigne le club du « digital », de la « finance inclusive » ou encore de la « finance verte », autant de thèmes riches en promesses, mais peu crédibles faute d’application réelle et de modèles de succès locaux, il faudra passer par l’inévitable exercice de la cohérence. Car comment soutenir l’innovation sans assurer l’émergence de l’écosystème de la culture et du savoir ? Comment promouvoir la vertu d’une finance verte et responsable portée par de grandes institutions quand ces dernières ne jurent que par l’intransigeant taux de profit? Comment forcer la solidarité nationale à travers une malencontreuse taxe, quand les institutions financières refusent de considérer les garanties CCG et exigent d’autres hypothèques personnelles sous prétexte d’un management de risques ? Comment innover dans les outils de financement de l’initiative privée quand la réforme financière la plus récente concerne les OPCI, soit un véhicule d’investissement immobilier à mille lieues des valeurs productives ?

Autant de contradictions à lever par un travail de fond et une remise en question sincère. À défaut, la notion même d’innovation restera vide de sens et viendra alourdir davantage le poids des déceptions.

(*) Badr Babioui est associé au cabinet BFB Advisors et expert stratégie et financement d’entreprises.

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Date de publication : 2020-12-04 17:26:15